
Une monnaie au cœur des débats contemporains
Depuis quelques années, brandi comme un symbole de la relation aliénante entre la France et ses anciennes colonies, le franc CFA est au cœur des débats. Nombreux sont les économistes comme Kako Nubukpo, politiciens comme Jean-Luc Mélenchon, ou de simples citoyens, qui le critiquent et demandent sa réforme. Mais pourquoi ce système est-il plongé au milieu de tant de controverses ? Comment a-t-il pu subsister si longtemps en étant pourtant, assailli de détracteurs ? Est-ce par conviction ou par servitude que ses adhérents s’y maintiennent rattachés ? En toute évidence, ces questions sont loin d’être simples et celles-ci relèvent d’un tas de facteurs socio-économiques et politiques.
C’est pourquoi dans un premier temps, il est nécessaire de retourner à l’origine, aux fondements mêmes de cette monnaie, afin de comprendre les avantages qui pourraient en émaner. Dans un second temps, il faut de manière objective, dresser une critique des éléments qui pervertissent l’utilisation du franc CFA. Enfin, contrairement à l’analyse socio-économique qu’engagent les deux premières parties, il faut s’intéresser à l’aspect politique qui est d’autant plus important, pour concevoir l’opinion prônée par les contempteurs de cette monnaie.
Un atout pour le développement économique?
Tout d’abord, le Franc des Colonies Françaises d’Afrique (CFA) naît officiellement le 26 décembre 1945 suite à la seconde guerre mondiale. Celui-ci fut mis en place afin de restaurer un moyen de paiement et de stockage de valeur sûre dans les territoires d’outre-mer qui furent isolés de la France durant la guerre. Le franc CFA est dans un premier temps arrimé à l’ancien franc français. Il en subira donc les diverses réévaluations et la fameuse dévaluation de 1994 où le franc CFA a perdu 50% de sa valeur. Depuis 1999 il se rattache à l’euro, nouvelle monnaie unique en France et dans l’Union Européenne.
Le système CFA se fractionnera avec le temps en deux zones distinctes à laquelle il faut rajouter l’Union des Comores. La première est l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), constituée de 8 États d’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) qui utilisent aujourd’hui le franc de la communauté financière d’Afrique (CFA). La seconde est la Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC), constituée de 6 États d’Afrique centrale (Cameroun, Gabon, Guinée Équatoriale, République de Centrafrique, République du Congo, Tchad) qui utilisent le franc de la coopération financière d’Afrique centrale (CFA). Toutefois, malgré le fait qu’elles partagent une même monnaie, les échanges entre les deux zones monétaires restent très faibles. Malgré les discordes recensées autour du sujet, le système CFA allègue de nombreux avantages aux pays en faisant partie. Premièrement, l’indexation du CFA sur l’euro rend de brusques dévaluations de cette monnaie impossible et garantit la stabilité monétaire de la zone. D’ailleurs, une étude menée en 1994, a montré que le taux de croissance du PIB dans la zone, a été supérieur à celui du reste du continent africain entre 1970 et 1985. Des chiffres plus récents ont démontré que la situation est restée inchangée entre 2014 et 2018 (Hubert Gérardin, La zone franc. Tome 2 : la dynamique de l’intégration monétaire et ses contraintes, L’harmattan, 1994).
Si la question du taux de croissance des pays de la Zone Franc par rapport à leurs confrères notamment anglophones peut être controversée, celle de la stabilité financière ne l’est pas. En effet, les économies de la zone franc ont connu moins de crises bancaires, comparés à leurs homologues africains qui n’en font pas partie. De plus, cette monnaie commune permet des transferts de capitaux à l’intérieur de la zone monétaire libres et gratuits. En outre, la parité fixe établie entre l’euro et le franc CFA, constitue un avantage considérable pour les nations souhaitant avoir recours à l’emprunt. En effet, si un pays du système emprunte des euros aujourd’hui, il n’encourt aucun risque d’appréciation disproportionnée du taux de change, ce qui pourrait favoriser les entrées de capitaux. Cette parité fixe est également l’outil qui réduit le coût des importations, car étant arrimé à une monnaie forte par une parité fixe, le franc CFA le devient tout autant.
Controverses autour de la parité
Ensuite, bon nombre d’éléments pervertissent l’utilisation du franc CFA. Il est important de souligner le fait que plusieurs avantages entrainent avec eux des dommages collatéraux. Au prime abord, l’on peut revenir sur la parité fixe €/CFA précédemment développée. Des économistes tels que Kako Nubukpo, soutiennent le fait que le franc CFA soit surévalué car il est arrimé à une monnaie, l’euro, qui est elle-même surévaluée. Ce qui, comme évoqué ci-dessus, réduit le coût des importations, mais renchérie celui des exportations détériorant ainsi la balance commerciale de ses utilisateurs, toute chose étant égale par ailleurs. De plus, la parité fixe amène les pays à exporter les matières premières et à importer les produits finis, ce qui décourage le processus d’industrialisation des pays de la Zone Franc. Par ailleurs, le lien entre les cours des deux monnaies ne permet pas aux pays de l’UEMOA et de la CEMAC, de faire varier le cours de leur monnaie en fonction des aspects économiques censés l’influer. De ce fait, ils subissent les aléas économiques de l’Europe et de l’euro sans pouvoir intervenir.
Un enjeu politique
Enfin, l’aspect politique de la problématique traite essentiellement de l’ambiguïté de la relation entretenue entre la France et ses anciennes colonies. En effet, la France joue depuis l’instauration du franc CFA, et de façon incessante, un rôle prédominant dans l’économie de ses anciens territoires. En premier lieu, les pièces et billets du franc CFA sont fabriqués au sein même de l’Hexagone. En plus, l’ancien colonisateur oblige les pays du système CFA à déposer 50% de leurs réserves de change au Trésor Français, ce qui bien entendu, pourrait être utilisé afin de favoriser l’accès au crédit et à l’investissement des populations locales. La Banque de France participe également au fonctionnement des institutions monétaires de la zone CFA. L’État français se voit donc octroyer de nombreux avantages, comme par exemple la possibilité d’effectuer des transactions sans aucun frais de taux change. De surcroit, une question qui reste à poser, est de savoir si la coopération monétaire entre la France et ses anciennes colonies pourrait conférer des avantages politiques au premier. Par exemple, des recherches scientifiques ont montré que les pays qui bénéficient des aides au développement alignent leurs votes aux Nations Unies à ceux des pays qui les supportent financièrement. Tous ces éléments créent ainsi une certaine forme de néocolonialisme qui n’est pas sujet à être développée dans cet article.
Questionnement sur le franc CFA
En conclusion, le franc CFA est avant toute chose un héritage coloniale laissé par la France. Il procure à ses utilisateurs de nombreux avantages, notamment en termes de stabilité économique, ce qui est dû à son arrimage sur l’euro. Cependant, ces avantages entrainent avec eux plusieurs inconvénients, tels que la surévaluation de la monnaie, la dépendance à la santé économique de l’Europe, etc… Au-delà du point de vue purement économique de la chose, le franc CFA engendre sur le plan politique, une certaine forme de néocolonialisme.
Le but de cet article n’est pas de prendre parti, ni de décider s’il faut ou non renoncer à cette monnaie. L’objectif est simplement de dresser un constat objectif de la situation, et de fournir les outils permettant de trouver une réponse à la question qui pourrait clore le débat : « À qui profite le plus le franc CFA ? »
Sources:
Franc CFA — Wikipédia (wikipedia.org)
La zone Franc, d’hier à aujourd’hui : Enjeux et perspectives pour le développement et l’intégration de l’Afrique (openedition.org) Sortir l’Afrique de la servitude monétaire – À qui profite le franc CFA ? (Kako Nubukpo, Bruno Tinel, Martial-Ze Belinga, Demba Moussa Dembélé)