
Un Projet d’Intégration Économique Majeur pour le Continent
Le projet de la Zone de Libre Échange Continentale de l’Afrique (ZLECAf) résulte d’une volonté des dirigeants africains de réformer les institutions de l’organisation continentale. En mai 2019, son accord est entré en vigueur. Avec 46 États participants, la ZLECAf est devenue la plus grande zone au monde de libre échange si l’on s’intéresse au nombre de pays ratificateurs.
Si elle est perçue comme une source du renforcement de l’unité et de la solidarité de l’Afrique, son objectif va bien au-delà de la sphère politique. En effet, en réduisant les barrières tarifaires et non-tarifaires, la zone de libre-échange va non seulement réduire les coûts de transaction, mais aussi augmenter la taille des marchés, permettant ainsi aux producteurs de réaliser des économies d’échelle.
De plus, en favorisant la concurrence entre producteurs, la ZLECAf pourrait avoir deux effets positifs additionnels. D’une part, la concurrence exerce une pression à la baisse des prix, ce qui est bénéfique pour les consommateurs. D’autre part, la concurrence stimule l’innovation et permet aux entreprises d’être plus efficientes et plus efficaces. Par ces canaux, la ZLECAf pourrait favoriser la croissance économique, créer des millions d’emplois, et jouer un rôle primordial dans la réduction de la pauvreté[1].
Les Défis Incontournables de la Zone de Libre Échange
Malgré l’engouement et l’optimisme qu’elle suscite, la réalisation des objectifs de la ZLECAf et la transformation de ses attentes en réalité ne peuvent se faire que si certains défis majeurs sont relevés. Premièrement, beaucoup d’économistes s’accordent à croire que les gains effectifs d’une intégration économique régionale ne sont amplement exploités que dans le cadre des unions économiques et monétaires. Pour la ZLECAf, cela implique qu’elle ne doit pas être une fin en soi, mais plutôt un processus qui doit être amené à évoluer dans les années à venir, non seulement pour répondre aux évolutions du monde, mais aussi pour atteindre le niveau le plus avancé de l’intégration économique régionale qui est l’union économique et monétaire.
Par ailleurs, si la contribution de l’intégration économique pour la croissance économique est presque évidente, sa contribution pour le développement socio-économique l’est moins. Le processus d’ouverture au commerce international fait face à des défis qui font que les gains de la globalisation et de la libéralisation dont on faisait les éloges autrefois sont de plus en plus contestés à présent. Il faut aussi tenir compte de la durabilité de la croissance à l’heure où le monde fait face à l’enjeu du réchauffement climatique.
Aussi, malgré les arguments énoncés plus haut, l’intégration économique régionale sur les flux commerciaux pourrait créer un détournement des flux du commerce si la constitution d’une zone de libre-échange se réalise au détriment d’une économie efficace qui ne fait pas partie de la zone de libre-échange.
En plus du détournement des flux du commerce, la croissance économique ne sera soutenable que si les pays africains entreprennent des réformes structurelles de façon à s’industrialiser. Et puisque l’ouverture au commerce international rend les économies plus sensibles aux chocs étrangers, les économies doivent se diversifier afin de s’assurer que la croissance soit soutenable. Cela passe par la mise en place des politiques d’industrialisation adéquates. Sinon, ces pays resteront dépendants des autres continents, ce qui anéantira l’effet de l’intégration régionale sur la croissance économique.
Mais le plus grand défi, du moins dans le court terme, reste probablement celui de l’inclusivité de la croissance économique. Parce que les gains sont maximisés quand l’intégration s’accompagne d’une réallocation des ressources des producteurs les moins efficaces vers les producteurs les plus efficaces, il faut veiller à bien répartir les gains et les éventuelles pertes qui s’en suivent. La question peut être analysée sous deux angles. Primo, l’inclusivité de la croissance doit s’opérer entre les pays pour garantir la convergence entre pays et éviter que certains pays gagnent de l’intégration économique au détriment d’autres. A cette fin, il est primordial d’harmoniser les règles entre les pays et d’accompagner des « petits » pays. Secundo, il ne faut oublier personne à l’intérieur des pays. Une intégration adéquate doit fonctionner pour les jeunes, les femmes, les petites et moyennes entreprises ainsi que tous les segments souvent marginalisés de la population.
Pour finir, la réalisation effective de la ZLECAf doit faire face aux problèmes d’instabilité politique de plus en plus récurrents auxquels le continent fait face. La succession des coups d’État, aussi bien constitutionnels que militaires sur le continent, soulève la question d’incertitude pour le climat des affaires. De plus, en réaction à ces coups d’État, des institutions supranationales sont amenées à prendre des mesures de sanctions économiques à l’encontre des pays qui mettent en place de telles pratiques. C’est le cas de la CEDEAO qui a imposé un embargo sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Quelle que soit la justification, ces mesures amènent inévitablement à la fermeture des frontières avec ces pays et pourraient compromettre sérieusement la réalisation effective de la ZLECAf.
Un Bilan Prometteur
En résumé, le potentiel de la ZLECAf en termes de croissance économique, de création d’emplois, de réduction de la pauvreté et de renforcement de la compétitivité du continent africain sur le plan international est énorme. Cependant, pour atteindre ses objectifs, la ZLECAf doit surmonter d’importants défis. Conscient de l’importance de contourner ces problèmes, le secrétariat de la ZLECAf a déployé un ensemble d’instruments visant à apporter des solutions pratiques dans la mesure du possible. Mais il appartient surtout aux gouvernements de prendre des mesures complémentaires adéquates afin de tirer le plein bénéfice de l’intégration économique sur le continent africain.
Références
- African Union, 2023 : Acceleration of AfCFTA Implementation.
- World Bank, 2020. The African Continental Free Trade Area : Economic and Distributional Effects.
[1] Selon les estimations de la Banque Mondiale par exemple, la ZLECAf a le potentiel de sortir plus de 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté et presque 70 millions de personnes de la pauvreté modérée. De plus, elle pourrait accroître les revenus des gouvernements de 7% et créer jusqu’à 17.9 millions d’emplois. Inutile de dire que les attentes placées en elle sont considérables.